Carnet de campagne

L’abeille et la fourmi

 

Ce matin, rien n’y faisait. Thé « 3 roses » indien bien bouilli, douche…rien. J’ai toujours la tête dans le brouillard. Impossible de réfléchir clairement. Et pourtant, j’ai l’impression que je ne fais que ça : réfléchir !

L’Inde me manque. Mais quoi, plus particulièrement ?… Et puis, ça vient : le lien au vivant.

Me revient une phrase de Jean-Gabriel, ou était-ce Marie-Françoise ?… «si tu ne demeures que dans le monde des humains, tu ne pourras pas te ressourcer». C’est, bon sang, bien sûr ! J’ai cette chance, cette immense chance de faire partie des « gens des champs ». Pourquoi est-ce que je vis enfermée comme les « gens des villes » ? Aussitôt pensé, aussitôt fait : je lâche « mon » écran d’ordinateur et je sors dans le jardin. L’oiseau siffleur chante des merveilles à réchauffer le cœur de dix Mélenchon du 23-4.

Et la vie me happe. Un scarabée sur le dos pédale désespérément avec ses pattes. Je décide de faire un mouvement vers lui, différent, ce jour-là, de ce que j’aurais fait d’habitude. Au lieu de trouver une branchette à laquelle il aurait pu s’agripper, je place mon doigt entre ses pattes, non sans une certaine appréhension. Pas que j’ai peur, mais la perspective de sentir le contact de ces pattes d’insecte directement sur ma peau… je ne sais pas comment dire… me générait une légère révulsion. A peine a-t-il encerclé mon doigt, que mon cœur fond, car je ressens à quel point il se sent sauvé et s’agrippe à moi. J’ai du mal à le convaincre ensuite qu’il serait mieux dans les plants de menthe.

Je m’assoie, contente de moi lorsque j’avise une abeille en train de se noyer sous mes yeux. Vite ! Une tige de bambou et hop, je la pose sur la terre ferme. Elle bouge encore, mais paraît mal en point. Je reste un moment à la contempler, la changer de place pour qu’elle se réchauffe au soleil. Et brusquement, que vois-je ? Une fourmi, sentant une proie en prise avec la mort qui la pique vivement. Saloperie ! Je la vire d’un coup de brindille et vois déjà trois copines fourmis qui attaquent à leurs tour la pauvre abeille groggy, qui trésaille sous la douleur et tente de fuir. Je gicle les autres fourmis et déplace l’abeille. Et là encore, le flair des « charognardes » les attirent vers la pauvre rescapée.

Je finis par lui trouver une position au soleil et en hauteur et retourne m’assoir. J’aime les abeilles depuis qu’Alain, qui sait  leur parler, m’a appris à les caresser. Bon, moi, je le fais juste un peu du bout d’un doigt, pas comme lui. Mais quand même …et les fourmis ? Pourquoi est-ce que je ne ressens rien pour les fourmis ? J’ai escampé sans hésitation plusieurs fourmis dont certaines sont peut-être en train d’agoniser ou qui souffrent le martyr avec trois pattes cassées …au fait quelqu’un sait combien de pattes a une fourmi ?

Cela m’amène, en bonne juriste, à me dire qu’il vaut peut-être mieux que je casse trois pattes à une fourmi française car je ne suis pas, dans ce cas, en contradiction avec la Constitution. En tout cas dans la 5ème République.

Toutefois, si nous arrivons ce mois-ci à porter la France insoumise au pouvoir, il va falloir sérieusement réfléchir à la question pour notre assemblée constituante de la 6ème République. Parce que, si j’étais en Inde, et que la fourmi était indienne, je serais en violation de la Constitution :

Article 51-A(g) of our Constitution which reads as follows:

“It shall be the duty of every citizen of India to protect and improve the natural environment including forests, lakes, rivers and wildlife and to have compassion for living creatures.”

J’ai un devoir constitutionnel de compassion à l’égard de toute créature vivante. Cela étant, il est bien dit « Toute créature vivante », POINT. Et non « toute créature vivante indienne ». Donc, étant citoyenne indienne, même sur le territoire français, j’ai un devoir de compassion vis-à-vis de la fourmi française, puisque le devoir est intrinsèquement lié à ma personne. Ce qui m’amène à une deuxième question : pourquoi attribuer une nationalité aux fourmis ? Et selon quel critère ? Le droit du sol ? Cette histoire de la nationalité est finalement une plaie humaine, dont – au moins – les animaux sont exempts !

Vous comprenez pourquoi des fois je me fatigue moi-même …

Il n’en reste pas moins, que je n’ai pas rempli mon devoir de compassion, bien au contraire. Pourquoi ? Parce que la fourmi m’est étrangère en quelque sorte. Trop petite sans doutes pour que je puisse percevoir sa sensibilité. Ce qui fait que je peux la tuer sans hésiter et même sans y penser ?

Est-ce cela que ressent – ou plus justement que ne ressent pas – le prototype du barbare à mes yeux, celui qui joue à distance avec ses drones dans sa tour des Etats unis d’Amérique et qui tue des fourmis humaines (et sans doute aussi des vraies fourmis dans la foulée) loin, très loin, en buvant sa tasse de thé. Il (car ce ne peut être dans ma représentation mentale qu’un homme) ne boit d’ailleurs sans doute pas du thé.

Est-ce une question de proportion, de taille ? On comprend mieux la sensibilité d’un rossignol que celle d’une abeille ? Celle d’un chien que celle d’un rossignol ? …ou est-ce une question d’écoute, de présence à l’autre ? Je dirais, les deux.

Il faut être un Jaïn pour penser si résolument aux fourmis pour marcher en balayant en permanence devant soi pour éviter d’écraser un être vivant par inadvertance. Il faut aussi vivre dans un pays qui le permet…Je m’imagine mal avec un balai dans le métro et encore moins au Palais de justice avec ma robe sous un bras et un balai sous l’autre !

Plus nous affinons notre perception de ce qui nous relie au monde, au-delà de l’interdépendance qui a un aspect éventuellement utilitaire, par une perception affinée de la résonnance du vivant, moins nous pouvons détruire sans sentir la morsure de la barbarie que cela révèle en nous.

C’est la perte de contact avec le « natural environment » dont la Constitution indienne confie la protection et l’amélioration à ses citoyens, à titre de devoir, qui fait perdre le sens de la compassion à l’égard du vivant et même le sens du vivant.

Cette connexion avec l’environnement génère sans doute le décalage énorme entre la campagne électorale telle que nous la vivons, ici, à la campagne, et celle qui nous est renvoyée par les écrans qui nous déroulent des discours complètement névrotiques et insensés.

A Saint Mathieu de Tréviers, nous étions réunis, une bonne cinquantaine de personnes, un dimanche de Pentecôte, avec un préavis de seulement quelques jours, pour échanger sur la question de l’agroécologie, du bio et des circuits courts, avec notre candidat insoumis de la circonscription. Pas de costume cravates, de discours rasoirs ni de d’experts qui viennent nous asséner leur omniscience. Ambiance joyeuse, comme toujours avec les insoumis, festive et pourtant très sérieuse. Apéro, pique nique partagé, puis musique enjouée avec Carbone 0. Il fait beau… on danse. Que du bonheur !

Suivent des échanges passionnants : comment faire quand on est berger transhumant et que le sens de la propriété privée dresse des « barbelés sur la prairie » ? Ou que le loup sévit ? Qui du point de vue du Loup ? Puis nous découvrons avec grand intérêt comment Benoît cultive son blé, fait sa farine, puis son pain…délicieux au passage… mais qu’il faut ensuite le vendre. Les circuits, les AMAPs, et aussi tout le travail, tous ces emplois qui pourraient être développés pour la distribution locale.

Nous comprenons mieux, en entendant ceux qui travaillent la terre, l’urgence de replacer toutes ces questions dans l’enjeu plus global de la pression démographique et des règles d’urbanisme. Nous apprenons que l’Hérault est le département où la perte des terres arables est la plus importante, les terres agricoles étant convoitées par les promoteurs car tellement plus simples à viabiliser. Et quand Renaud, l’apiculteur, nous parle de ruches entières qui sont mortes à cause des frelons asiatiques et des effets du dérèglement climatique, nous voilà encore plus motivés pour voter pour un nouveau gouvernement qui comprenne enfin l’enjeu de l’écosystème.

Et ce qui m’a frappée finalement le plus dans tout cela, c’est que les hommes qui ont témoigné de leur passion pour un travail qui leur prend tout leur temps et qui est destiné à nous nourrir plus sainement… ne peuvent survivre financièrement que parce leurs compagnes travaillent… dans le « système ». C’est bien qu’il faut le repenser de fond en comble ce ‘système’, vous ne croyez pas ?

Ces discussions se sont clôturées par un joyeux moment musical avec Carlos Correia. Et nous voilà repartis chacun avec notre matériel, car cela se fait sans un sous chez les insoumis.

Rentrée chez moi, j’allume l’ordinateur et j’entends des commentaires politiques totalement incompréhensibles. Tout ce petit monde à Paris ne semble intéressé que par des phrases qui tournent en boucle, complètement en dehors de la réalité, dans un monde déconnecté. Ce qui paraît important à leurs yeux, c’est la sphère psychologique, les humeurs, et le caractère de l’un ou de l’autre.

D’ailleurs, en termes de caractère, c’est surtout celui de Mélenchon qui est ausculté d’une manière étonnante. Parce que c’est le seul qui a du caractère ? Ou parce que réduire ce qu’il exprime à des réactions d’humeurs permet d’occulter la vision portée par cet homme, à la fois viscéralement humain et sensible à toute forme de vivant tout en étant capable de penser le monde des hommes autrement, hors des schémas normatifs du prêt à penser ?

Mais, franchement, vu d’ici, de la campagne, on s’en fiche de ce dit ou pense Cazeneuve ou je ne sais qui d’autre. D’ailleurs, à peine si on sait qui c’est exactement. Ce n’est pas cela qui compte. L’enjeu, c’est qu’il faut tout repenser : le rapport à la terre, au travail… oui au travail. Et ce n’est pas le code du travail qui pose problème. Il faut repenser le travail lui-même. D’ici 15 à 20 ans, la moitié des emplois seront occupés par des robots. Quid ? Quid alors de la distribution de la richesse ? L’économie sociale, solidaire et coopérative, il faut s’y intéresser de manière centrale et non comme une fantaisie hors du système.

Quid aussi lorsque la loi est contraire au bonheur national brut du citoyen ? Exemple du bio : des agriculteurs et maraîchers de saint Martins de Londres étaient d’accord sur un point: le plus dur, ce sont les règlementations. La paperasse. Vous voulez être un maraîcher bio ?  Il faut en faire de la paperasse. Et payer cher des organismes privés pour être « certifiés ».

Il existe heureusement sur terre un camp retranché, non pas gaulois, mais bhoutanais, un pays où le gouvernement a commencé par dire : ce n’est pas logique ! Il faut étiqueter les produits non bios en écrivant : « pesticides/poison ». Avant de passer à l’étape suivante de remise des idées à l’endroit : si un produit contient du poison, il doit tout simplement être interdit. Le bio doit être la norme et non l’exception. Le pays va passer en 100 % bio prochainement. Et pas la peine de se faire certifier par des organismes privés. C’est le service public qui va vérifier que la loi est respectée.

A quand la cervelle à l’endroit en France ?

Alors, les gens des villes, écoutez-moi. On s’en fiche des humeurs des uns ou des autres et si le père Méluche s’attrape avec l’un ou l’autre, croyez-vous que ce soit cela le centre de gravité de la France ?

Tenez, faites le test pour voir si vous n’êtes insoumis sans le savoir : https://suisjeinsoumis.fr/

Et vous verrez que cela fait du bien d’avoir de droit de vouloir politiquement ce que l’on veut tous humainement.

Et que vienne la 6ème République !  Si l’occasion m’en est donnée, je proposerai un devoir constitutionnel de compassion envers tous les êtres vivants…

 

Prades le Lez, le 07 mai 2017,

 

Yamouna David