Au banquet de la vie, par Yamouna

Texte écrit par Yamouna David le 15 mai 2017 :

De retour en France, nous avons fait un plongeon inattendu dans la vie politique que nous regardions, jusques là, de loin. N’arrivaient alors à nous que de tristes pantomimes, bien pâles au regard du théâtre indien.

Cinq semaines en France et je reprends la plume. 5 semaines qui vont, je le crois, me changer durablement.

Le peuple de France est à un tournant. Il le sait. Il le sent. Le système continue, quant à lui, dans sa bulle autistique.

Mais ce qui m’a éclaté à l’âme, c’est ma propre bulle « hygiénico-autistique ».

Une bulle que j’ai appris très tôt à générer autour de moi, comme Harry Potter qui a appris à générer en lui un Patronus quand apparaît un Détraqueur. Les Détraqueurs dans le monde de « pour de vrai », c’est ce qui est tellement insupportable que l’on se vide de toute son énergie, en danger de mort interne si on accueille cette réalité. Lorsque l’on grandit en Inde, l’on apprend très tôt, cette leçon de survie : si les sens (voir le 6ème sens) détectent un danger pour l’équilibre psychique, eh bien, on ne le « voit pas ». Voilà.

Je reconnais que ce n’est pas très courageux et qu’il vaut mieux apprendre à générer un Patronus pour confondre le Détraqueur, mais chacun fait comme il peut.

Vous voulez un exemple, une histoire vécue? Il y a de cela une dizaine d’années, nous avons atterri, Alain et moi à New Delhi. Le lendemain, tous fringants (mais pas très frais), nous voilà à visiter le grand Fort rouge.

Ensuite, nous nous sommes retrouvés dans un temple Sikh incroyable où, au centre d’un espace délimité dans une pièce ouverte, plusieurs personnes assises par terre, au milieu de tas d’argent provenant des dons, triaient des billets et des pièces pour en faire des plus petits tas, puis des sacs. Un flot incroyable et continu d’argent. Je m’attendais à tout moment de voir apparaître un Picsou avec un grand turban, sabre au clair, qui fasse des glissades.

Puis, nous avons traversé Chandni Chowk et atterri dans la Grande mosquée par le côté. A la fin, nous retrouvant à la sortie principale, en hauteur, nous avisons que pour retrouver le taxi au pied de la muraille, il serait plus court d’aller tout droit par la grande allée qui mène à la mosquée. Environ 500 mètres. Nous l’empruntons tranquillement.

Alerte ! Danger ! Slack !!!!!! Vite ! Bulle « hygiénico-autistique » ! Fermeture de toutes les écoutilles ! 500 mètres d’une allée piétonne bordée de lépreux. Hommes, femmes, enfants, vieillards, chacun rongé et difforme, tendant ce qui lui reste, en gémissant des appels.

J’avance en mode pilotage automatique. Respiration minimum. Regard fixe et vague. Bourdonnement dans les oreilles. Un pied devant l’autre. Puis un doute m’assaille : je ne sens plus la présence d’Alain.

Je me retourne. Il était planté. Immobile. 50 mètres en arrière. Vite, je le rejoins. Il était en état de choc. J’ai cru qu’il allait tomber. Réaction, comme lorsqu’on balance de l’eau sur la figure de quelqu’un évanoui (enfin, on fait ça en Inde, ici je ne sais pas) : je cingle d’une voix coupante « qu’est ce que tu fais !? » Alain sursaute et me crie presque,

  • «mais tu ne vois pas ?!?!?! 
  • Ne regarde pas ! Avance !
  • Mais tu n’as pas de cœur ?!?!?!
  • Avance, je te dis !!!!!»

Je ne crois pas lui avoir parlé sur ce ton, ni avant ni après dans notre vie. Il fallait que je le secoue, que je le sorte de cet état et que l’on traverse 500 mètres jusqu’à la voiture, sans regarder ni à droite, ni à gauche, sans entendre les appels.

Ecroulé dans la voiture, Alain murmure « les regards…j’ai croisé leurs regards… » Je ne savais pas quoi répondre. Je me suis tue.

Si j’avais su produire un Patronus, ma vie aurait basculé et je vous raconterais d’autres histoires, vu d’un dispensaire pour lépreux… à moins que j’aie fini dans l’hôpital pour oiseaux en face du temple sikh. Oui, il y avait là un hôpital dédié aux oiseaux. C’est tout cela aussi, l’Inde.

Eh bien, depuis longtemps en France, de manière sournoise, j’ai l’impression de ne pouvoir survivre que dans une bulle. Les informations qui viennent à nous sont toujours accablantes, pas seulement parce les media nous servent tous les malheurs du monde, mais parce que ce sont des informations sur lesquelles nous n’avons aucune prégnance.

150 morts en Irak ? Un bus d’enfants dans un ravin ? Un missile en Corée ? 2.000 migrants noyés dans la Méditerranée en 2016 ? … Qu’est ce que je peux faire ? Rien. Donc je reçois une double violence : l’horreur du fait et un miroir qui me dit et me répète « ON N’Y PEUT RIEN ». Je suis destituée de mon rôle de sujet social, voire même d’animal social. Donc chacun se rétracte peu à peu dans sa bulle au fil des ans, intègre que « C’EST COMME CA »… et a le choix, soit de devenir spectateur d’une téléréalité où l’on croit avoir un rôle en distribuant des pouces bleus ou rouges comme si tout cela était un jeu, soit de se tirer ailleurs à l’intérieur de soi ou à l’extérieur de la France.

Lorsque je suis en Inde : pas de télé. Pas de journaux. Pas de radio. Des infos continuelles, sur lesquelles je peux toujours agir. Sauver une bête, emmener un enfant à l’hôpital, ou au moins m’assoir à côté de quelqu’un en deuil et lui apporter le réconfort de ma présence.

Comme nombre d’entre vous, depuis plusieurs années, je savais que nous ne pouvions pas continuer comme cela, à détruire notre planète, le vivant, condamner de plus en plus de gens à la misère et la mort…mais… que faire ? Comment ? Avec qui ?

Ces 5 semaines électorales, j’ai eu l’impression de devenir capable de traverser l’allée de lépreux de la politique française et à savoir produire un Patronus ! C’est fantastique. Enfin ! Un grand bol d’air ! Je vous promets : c’est une libération.

J’ai voulu du coup partager cela avec mes proches. Certains avaient compris bien avant moi. Avec d’autres, je me suis heurtée à leur propre bulle. Et c’est l’incompréhension. Ceux qui parlent du « plafond de verre » parlent d’une certaine réalité psychologique sociale, mais ce n’est pas qu’un plafond, c’est une cage. Qu’elle fait mal quand on s’y cogne !

Je me suis alors demandé pourquoi je n’étais pas audible avec certaines personnes. Je parle en français pourtant, pas en tamoul.

Par exemple, lorsque je cherche à faire écouter le glas de l’horloge de la dette française. Cette dette monstrueuse que l’on sait que l’on ne paiera jamais. Même Attali a fini par le reconnaitre.

Vous ne trouvez pas cela fou ? Puisqu’on ne la paiera jamais … cela ne s’appellerait pas du travail forcé à perpétuité ? A quel état de régression de civilisation sommes nous réduits ?

Tic tac, une seconde. 2675 €. Tic tac, une autre seconde : + 2675 €. C’est l’augmentation de la dette française. Cela fait 30 minutes que j’écris. Notre dette a augmenté de 4.797.000 €. Vertige ? Autant que de croiser le regard des lépreux ? Alors, chuuut… Ne pas écouter ceux qui se proposent de renégocier l’Europe ?

Je voudrais aussi faire sentir à mes amis que ces hommes et femmes du vieux monde qui s’agitent, se composent et se recomposent dans un ballet indécent, sont comme des mort-vivants. Pour certains, respectables individuellement, mais Mort-vivants collectivement parce qu’ils sont sur de vieux schémas. Ce qui bouge vraiment ce sont des citoyens qui se lèvent et se prennent en main, vont à la rencontre les uns des autres et inventent chacun une campagne électorale, avec humour, enthousiasme et une inventivité incroyable.

Mort-vivant parce qu’ils nous proposent des solutions de gestionnaires à la petite semaine (je croyais que l’expression française c’était « petite semelle » – Alain a corrigé. Je préfère la semelle).

Ils ne sont pas porteurs d’une vision d’avenir, d’une vision nourrie par les questions du sens.

Comment faire pour parler alors, si personne ne veut entendre ? Comment être audible ?

Ce soir, dans une fulgurance, je viens de comprendre : je suis devenue à mon tour un Détraqueur à leurs yeux. Car je parle de choses anxiogènes. Zut alors ! Je ne me voyais pas comme ça. Quelqu’un aurait une baguette magique ?

Il faut donc que la bulle de chacun soit respectée et qu’elle éclate d’elle-même comme une bulle de savon, chacun à son heure, selon l’alchimie propre de sa vie.

Le soir du premier tour, Jean Luc Mélenchon m’a fait penser à Alain qui avait croisé les regards des lépreux. Et j’ai entendu des commentateurs qui disaient et reprenaient en boucle « il est mauvais perdant ».

Sérieux !?! Ce n’était qu’un jeu ? Ce n’était pas « pour de vrai » ? Ces glissements de sémantique en disent long sur la névrose entretenue par les media en France.

C’était un jeu de vouloir poser maintenant les actes nécessaires pour sortir du nucléaire et mettre en place les énergies renouvelables ? Fukushima et l’effondrement actuel d’un tunnel d’enfouissement de déchets radioactifs aux USA, c’est « pour de faux » ?

C’était un jeu de dire qu’il fallait que les « invisibles » en France doivent redevenir « visibles » et pouvoir vivre dignement en tant qu’humains sur cette terre ?

Car il y a un peuple « invisible » en France. Ce sont « nos » lépreux. Sauf qu’en Inde, les lépreux sont visibles ! Tout est visible : le beau, le laid, l’amour, la mort. Tout est vie.

Je les croisais dans mon cabinet, ces pauvres gens, ces clandestins. Satya les connait, ces invisibles de la France, quand il fait la maraude et qu’il va les trouver dans leur voiture, cachés dans des chemins ou au bord des rivières, pour leur porter de la nourriture ou des habits en partage et surtout… un furtif contact humain.

Emmanuel Macron, pâle illusionniste du changement pour qui veut bien faire semblant d’y croire, affirme sans rire : « on ne renverse pas la table à laquelle on est assis ». Il ne faut pas avoir honte. Mais pour avoir honte, il faudrait avoir conscience qu’un autre monde existe, sous la table, ou avec des tables vides …et lui accorder autant de valeur qu’au sien.

Personnellement, cela ne me dérange pas qu’on renverse la table, vu que je viens du tiers monde où l’on sait manger par terre.

Mais c’est oublier, tous ceux, dans son propre pays, sans parler du reste du monde qui pourraient reprendre les vers de ce poète qui n’a vécu que 30 ans, il y a trois siècles, Nicolas Gilbert :

Au banquet de la vie, infortuné convive,

J’apparus un jour, et je meurs.

Je meurs ; et, sur ma tombe où lentement j’arrive,

Nul ne viendra verser des pleurs.

Alors, d’abord, une précision : les insoumis ne veulent pas renverser la table. Parce qu’ici, les gens ne savent pas manger par terre. En plus, il fait froid. Et il n’y a pas de feuilles de bananier.

Faisons juste dégager les prédateurs qui squattent, qu’ils fassent la queue comme tout le monde. Mettons des rallonges. Que tout le monde ait une place. Que l’on mange des aliments bio, produits localement par des gens qui puissent vivre dignement de leur travail et sans qu’il y ait plus d’emballage dans les poubelles que de nourriture dans les assiettes.

Les « mauvais perdants » du premier tour, en vrai, c’est nous tous. Nous avons perdu beaucoup. La France a perdu beaucoup. Perdu la chance de pouvoir faire une révolution pacifique, intelligente, digne du niveau d’éducation de sa population et digne de son image dans le monde.

Car si tout le monde est bien d’accord pour dire que « ça ne peut pas continuer comme ça », dès qu’un vrai changement de logiciel est à portée de main, voilà que chacun pense que c’est le moment de faire le difficile sur tel ou tel aspect du porte parole que l’on ne trouve pas complètement à son goût, comme une mariée qui choisirait sa robe.

Bon, je reconnais que comparer Jean-Luc Mélenchon à une robe de mariée, c’est bizarre.

Mais, pour qu’un homme politique (qui a plus de 40 ans de vie politique sans casseroles) arrive à ce niveau de capacité de synthèse d’une vision humaniste avec une conscience aigüe du désastre de l’écosystème, un homme qui a permis à toute une génération montante de s’approprier le politique, et de rédiger un programme complet, travaillé, il a bien fallu 30 ou 40 ans de maturation, d’expériences et d’apprentissage.

Tandis que « les murs du système suintent régulièrement des hommes qui le servent ». …comme ce soir un Philippe « Machin », recyclé de tous les bords, et qui a reçu un blâme pour n’avoir pas déclaré correctement son patrimoine.

Voilà déjà, dès le premier jour, la tâche sur le costume. Remarquez, ce n’est que la première tâche qui coûte, surtout quand c’est du curcuma.

Les indignés, il y a quelques années, ont eu comme Patronus collectif, Stéphane Hessel. A force d’être indignés et que rien ne bouge tout seul, nous sommes devenus les insoumis, plus nombreux.

J’espère que nous ne devrons pas devenir des insurgés. Car à ce moment, le mot « résistance » aura une autre profondeur et là, c’est un autre chant que nous devons entonner :

« … C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères.
La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère.
Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves.
Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève…

Ici chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il fait quand il passe.
Ami, si tu tombes un ami sort de l’ombre à ta place.
Demain du sang noir sèchera au grand soleil sur les routes.
Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute…

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne ?
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh…”

Euh…je comprends que je fasse un peu peur…  Bouh ! Je suis devenue un Détraqueur L

Comme dit Clotilde, « le problème du programme des insoumis, c’est qu’il est trop bien. Alors les gens se disent, ce serait le rêve. Ils n’y croient pas parce que c’est trop beau. »

Et pourtant, je ne sais pas si vous sentez qu’il s’est ouvert en France un espace qui n’existait pas. Un espace collectif qui vient du « bas », des gens, et dont le sillon a été creusé par les paroles portées par cet homme vilipendé de partout mais qui tient debout car son Patronus le porte.

L’aube d’un jour nouveau commence à poindre.

Dans la mascarade ambiante de l’installation du nouveau président, on ne le perçoit pas dans les écrans télé, mais ici, dans les campagnes et dans les villes, cela palpite avec une constance sourde, farouche, croissante et invincible.

La France insoumise, c’est une réalité d’hommes de femmes, de jeunes de vieux, de droite et de gauche, de ceux qui ont osé mettre le nez en dehors de la bulle et qui voient qu’ils sont moins seuls qu’ils ne le croyaient.

De ceux qui n’ont plus peur de regarder en face le monde tel qu’il est parce que, chaque jour plus nombreux, ils ont écrit ensemble comment agir, et inventé un programme, un « Avenir en commun » qui tienne la route.

En quelques sortes, aujourd’hui, Mélenchon est un Patronus qui aide le peuple de France à être ce qu’il est dans son identité la plus farouche et face au monde : de sacrés insoumis !

Mais si ce Patronus ne vous parle pas, trouvez le vôtre, mais que dégagent les Détraqueurs !

Que viennent les jours heureux J

Yamouna

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s